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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/113

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les allées latérales, déjà solitaires et muettes, l’ombre emplissait leur profondeur pleine de mystère.

Sur tout cela, la nuit tombait rapide…

Non loin du bassin, — autour duquel à genoux et leurs petites mains appuyées sur le bord, quelques enfants s’attardaient à poursuivre d’un œil étonne les courses folles des poissons rouges, — une nourrice flamande était assise sur un banc, le pied droit lourdement posé sur la roue d’une voiturette, où un bébé dormait béatement, poings fermés.

Parfois, elle jetait un regard furtif du côté d’un jeune militaire qui, assis à l’autre extrémité du banc, tortillait fiévreusement sa moustache, sans un mot.

Enrubannée comme les bêtes primées aux concours agricoles, la poitrine large, volumineuse, avec des yeux fades regardant toutes choses sans rien fixer, elle avait vingt-deux ans, bien qu’on lui en eut donné davantage tant était grande la lassitude molle de tout son être avachi.

Lui, paraissait plus jeune : il avait de grosses mains rouges et tenait dans l’une d’elles des gants blancs affreusement maculés de taches grises. Il était maigre. Le chapeau de carabinier, — chapeau à plumes de coq, — renversé sur l’oreille lui donnait un petit air gaillard, irrésistible. Sur ses bottes cirées avec soin, les lueurs rouges de l’horizon en feu se jouaient. Il fixait hardiment la grosse fille, le sang bouillant aux tempes, l’œil allumé de braises, la face crevassée d’un large sourire heureux.

Tout à coup, la nourrice s’écria furieuse :

— « Ici, Georges !… Ici !… »

Un gamin de quatre ou cinq ans se dirigea de son côté, d’un pas traînard, avec des regards en dessous, prêt à pleurer, il s’appuya des reins contre la voiture, tenant d’une main un grand cerceau et faisant de l’autre de petits signes à ses amis que leurs mamans ou leurs bonnes emmenaient l’un après l’autre.

— «… Et maintenant tu vas rester ici, ne plus bouger, ajouta-t-elle d’une voix mauvaise ; ou je cogne. »

Puis, s’adressant au militaire :