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Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/110

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pour ses deux enfants des soucis de mère, s’occupant de leurs robes, de leurs jupes, de leurs chapeaux avec cette maladresse habituelle de l’homme aux prises avec les soins du ménage.

Ah ! certes, dans les commencements, le pauvre homme avait eu bien des instants de découragement.

Plus d’une fois il s’était épongé le front ruisselant de sueur, désespéré en présence d’une difficulté selon lui insurmontable. Et dans ces moments d’abattement, il lui venait des envies folles de tout envoyer aux cent mille diables !… Mais son affection pour « elles » l’emportait toujours et il se remettait aussitôt avec un nouveau courage à tailler des pantalons, des bonnets, des chemises, soufflant très fort. Finalement même cette vie de bonne d’enfant devint pour lui une habitude, — cette seconde nature !

D’ailleurs, à son affection de père s’étaient ajoutés la satisfaction, l’orgueil même de les avoir élevées tout seul ; et il lui arrivait parfois de rester en extase devant elles, en homme content de son œuvre.

Ah ! il pouvait s’en vanter de son œuvre : deux perches à houblon, longues comme un jour sans pain, osseuses d’une ossature affreuse saillant portant au travers de la robe. Et laides avec cela !… horribles avec leur visage aux angles durs, aux yeux hideusement profonds.

Et malgré tout, le pauvre homme s’entêtait à les trouver adorables, s’amusant avec une certaine fierté pleine de conviction à les appeler « mes chères belles ! ! !… »

Arriva le moment de les conduire dans le monde, aux soirées dansantes du préfet, aux bals du conseiller municipal.

Ce fut tout un événement ; on en parla trois mois à l’avance ; longuement on discuta l’arrangement de deux vieilles robes de bal, qui avaient appartenu naguère à la pauvre défunte, — des robes à petits volants blancs et bleus, alternativement. À un moment même, la discussion s’aigrit ; et il fallait voir M. Boivin s’écrier, furieux, avec un geste admirable : « Vous n’y entendez rien, mesdemoiselles !  »… Et de fait, il s’y entendait mieux qu’elles !

C’est qu’il s’agissait là d’une chose de la plus haute importance. Ce bal, ces soirées, c’était le placement de ses filles,