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les langues et les nationalités au canada

nants n’intervinrent en aucune façon pour imposer ou même favoriser l’expansion de l’une au détriment de l’autre. Et c’est fort heureux ; car, sans cela, je crois bien qu’aujourd’hui les gens d’Europe n’auraient plus de langue du tout et que nous serions obligés de leur exporter du cris et du montagnais.

Les gouvernants et les savants de chaque nation, loin d’avoir cherché à imposer le langage national à ceux qui n’en voulaient pas, l’ont, au contraire, tenu en profond mépris et se sont opposés de toutes leurs forces à sa reconnaissance officielle.

Ceux qui connaissent l’histoire savent que les seigneurs anglais des XIVe, XVe et XVIe siècles dédaignaient la langue anglaise, qu’ils regardaient comme un jargon barbare, et refusaient de s’en servir. « Me prenez-vous pour un Anglo-Saxon ? », répondaient-ils dédaigneusement, quand on avait le malheur de leur adresser la parole en anglais. Et, au moins jusqu’au XVIIIe siècle, avec des intermittences, le français fut la langue de la cour d’Angleterre.

Frédéric de Prusse, l’ami de Voltaire, avait le plus profond mépris pour la langue allemande. À grands frais, il faisait venir de Paris des professeurs pour les jeunes seigneurs de sa cour ; il ne voulait accepter que des gens ne connaissant pas l’allemand et il leur faisait défense absolue d’essayer de l’apprendre, « de peur, disait-il, que la grossièreté de la langue allemande ne ternisse la délicatesse de notre belle langue ». — Voyez-vous le Prussien qui voulait accaparer la langue française ! — À sa cour, on ne parlait guère que français ; ainsi en était-il, du reste, à la cour de presque tous les autres princes allemands et à celle de Catherine de Russie.

C’est ainsi que le français, étant la langue de presque toutes les cours européennes, devint tout naturellement la langue de la diplomatie. Le gouvernement français ne semble pas avoir fait le moindre effort pour arriver à ce résultat. Il s’y serait plutôt opposé. Car, si la langue française était en grand honneur parmi l’aristocratie des pays étrangers, elle était fort peu estimée par les savants du pays de France, qui ne voulaient, eux, parler que grec et latin.