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qui prend rang dans la littérature chevaleresque de l’Italie ; mais il a dû s’écouler un certain temps avant que les littérateurs italiens aient pris à tâche de souder l’Entrée d’Espagne à la Chanson de Roland.

Une découverte imprévue, qu’il m’a été donné de faire à Rome en 1881, a jeté un jour nouveau sur l’évolution de la matière épique dans le nord de l’Italie à la fin du xive siècle : le roman carolingien d’Aquilon de Bavière, écrit en prose française, de 1379 à 1407, par un auteur véronais, Raphaël Marmora, prolonge d’un demi-siècle environ la carrière de la littérature franco-italienne, qu’on était généralement porté à arrêter aux alentours de 1350. Il n’y a pas lieu de répéter ici ce que j’ai dit ailleurs de cette œuvre singulière, enfouie aujourd’hui comme alors dans un unique manuscrit, l’Urbinas 381 de la Bibliothèque du Vatican [1]. Je veux seulement fournir la preuve que Marmora a connu la substance de l’Entrée d’Espagne sous sa forme originale, c’est-à-dire avant qu’elle ait pris un corps nouveau sous la plume des conteurs en vers et en prose qui en ont enrichi la langue italienne. L’auteur d’Aquilon de Bavière a inventé de toutes pièces la longue fable de son récit, tout en se donnant, comme notre Padouan et avec plus d’impudence encore, pour un simple traducteur de ce que « li arcivescheve Trepin mist in cronice por lettres [2] ». Il a situé chronologiquement son récit entre la guerre de Charlemagne contre Girard de Vienne et le début de l’expédition d’Espagne : ce n’est donc que par allusions et par échappées sur l’avenir qu’il est amené à parler des récits qui forment la trame de l’Entrée d’Espagne,

  1. Voir Romania, XI, 538-69.
  2. Romania, XI, 547.