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64), comme chez l’ermite Sanson (vv. 14951-72), et, par sympathie pour lui, la belle Dionès, fille du soudan de Perse, s’épanche aussi en une longue prière où le poète a cherché curieusement à fondre la religion de Mahomet dans celle de Jésus (vv. 12817-67). La conquête de Jérusalem et la conversion de la Perse au christianisme font de Roland non seulement le précurseur des héros de la première croisade, mais une manière d’apôtre, de saint, à qui Dieu donne dès lors, par des miracles, des marques particulières de sa protection : un ange prend sa forme pour tenir compagnie à Huon de Blois et à Sansonnet pendant qu’il est chez l’ermite (vv. 14975 et ss.) ; il reçoit une nourriture céleste (vv. 15079 et ss.), et ses compagnons sont l’objet d’une faveur analogue (vv. 14906 et ss.) ; il apprend par révélation indirecte la date de sa mort, qui sera un martyre, et la trahison qui fera de lui comme un autre Jésus (vv. 15043 et ss., 15327 et ss.) ; une large route s’ouvre devant lui au milieu d’une forêt impraticable (vv. 15283 et ss.).

Les préoccupations religieuses de l’auteur de l’Entrée d’Espagne, si profondes qu’elles soient, n’étouffent pas cependant le caractère guerrier et chevaleresque de son œuvre ; la croix ne fait pas tort à l’épée. Quand Roland apprend de l’ermite que ses jours sont comptés et qu’il doit mourir « martyr » au service de Dieu, il se console en pensant aux prouesses guerrières qu’il a encore le temps d’accomplir :

Un penser valoreus e plain de vigorie
I monta tel ou cors qe par pué qu’il n’escrie :
« Or vo je tote oncir la pute gent ahie,
« Or voi destrur Espagne e la grant Aumarie
« E Sibilie e Granate, Moroch e Barbarie.