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honorable à Charlemagne, il est plus grand et plus saint que jamais il n’a pu l’être dans l’épopée française proprement dite : il a été le champion du Christ en Orient comme en Occident, et il laisse derrière lui le succès et la gloire pour rentrer dans le rang et marcher à la défaite et au martyre.

Ce rapide coup d’œil sur la composition de l’Entrée d’Espagne suffit pour montrer que l’auteur n’est pas un simple « rhapsode », mais qu’il possède une véritable faculté créatrice ; cette faculté s’est particulièrement donné carrière dans la dernière partie de son œuvre, mais elle se manifeste aussi dans l’ordonnance générale et dans maint détail de la première partie. Léon Gautier me paraît s’être tout à fait trompé quand il a écrit, en parlant de celui qu’il appelait Nicolas de Padoue : « Ce n’était guère qu’un compilateur, et il avait composé son œuvre, ainsi qu’une mosaïque, avec certains débris considérables de poèmes antérieurs, de poèmes français du xiiie siècle. Ces poèmes, que nous n’avons plus, devaient être intitulés : Roland et Ferragus, la Prise de Nobles, Roland en Perse, la Guerre d’Espagne [1], etc. » Mieux inspiré, Gaston Paris a reconnu « la très large part que l’imagination a eue dans la composition » de l’Entrée d’Espagne [2] ; la publication intégrale du poème, sans qu’il soit besoin d’insister davantage, confirme pleinement la justesse de ce jugement.

Il reste enfin à faire connaître en quoi le Padouan s’est conformé au ton général de l’épopée française et en quoi il s’en est écarté. Il possède à un haut degré cet esprit religieux qui, sans être celui de toute l’épopée

  1. Les Épopées françaises, 2e éd., t. III, p. 405.
  2. Hist. poét. de Charlemagne, p. 176.