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et de mort de Roncevaux, dont le Padouan n’avait pas l’intention de redire les heures tragiques.

Donc, pourquoi lui reprocher d’avoir fait prendre à son héros ce chemin d’Orient que les trouvères français, avec des intentions moins élevées et moins édifiantes, sinon moins amusantes, avaient ouvert depuis longtemps à Charlemagne, à Huon de Bordeaux, à Renaud de Montauban ? Ce coup d’État n’a rien de bien criminel, et le succès qu’il a obtenu dans la littérature chevaleresque de l’Italie suffirait au besoin à le justifier.

On peut trouver que la conduite de Roland après le sanglant affront qu’il reçoit de Charlemagne, au retour de la prise de Noble, est en contradiction avec le caractère éminemment religieux que lui a donné l’auteur. Mais cette contradiction s’explique dans une certaine mesure par l’explosion du sentiment d’orgueil chevaleresque dont il ne nous a pas laissé ignorer la puissance chez son héros [1]. Ce sentiment s’est déjà heurté plus d’une fois chez Roland au sentiment de subordination vis-à-vis de l’empereur que lui imposait son devoir féodal : son orgueil a plié jusqu’au moment où la brutalité de son souverain, dépassant toute mesure, rend pour ainsi dire impossible tout nouvel effort moral pour le contenir. Le ressentiment personnel, arrivé au paroxysme, ne supporte plus aucune contrainte. Roland

  1. Or lesomes de Carles, si feruns menteüre
    Dou jentil cont Rollant qe ne garde a mesure :
    Comant il en port bleisme, segir veult sa nature.
    (Entrée d’Espagne, 9407-9.)
    La couse qe tot jorn un poi li fu germaine
    L’a visitei, e dir i fist parole vaine.
    (Ibid., 14454-5.)