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belle Aude. J’imagine même que quand cette fantaisie lui est venue, il a perdu un peu de vue l’épisode promis d’Anseïs de Pontieu, jugeant qu’il n’y avait pas péril en la demeure, et qu’il serait temps d’y penser quand il aurait ramené Roland au camp de Pampelune. À son défaut, son continuateur y a pourvu. Mais nous n’avons pas à nous occuper ici de l’œuvre du Véronais.

Que dire enfin de cette expédition de Roland en Orient, qui remplit toute la fin de l’Entrée d’Espagne (plus de 4.000 vers) et dont une notable partie s’est perdue ? Les déclarations que fait l’auteur à ce sujet, et sur lesquelles j’ai insisté ci-dessus (p. xxxix), me paraissent prouver qu’il voyait là son plus beau titre de gloire. Et je ne suis pas éloigné de penser qu’il avait raison. On ne saurait trop admirer l’ingéniosité avec laquelle il a soudé cet épisode de son invention aux données traditionnelles que lui fournissait l’épilogue brutal du siège de Noble. Et une fois le point de départ admis, une fois Roland évadé du camp de Charlemagne, il faut reconnaître que le héros a désormais devant lui un champ d’action plus grandiose que l’espace restreint dans lequel il pouvait se mouvoir autour de Pampelune, s’épuisant en marches et contremarches, en coups d’épées monotones et stériles, sans approcher sensiblement du tombeau de saint Jacques, sans atteindre cette couronne d’Espagne que le lecteur sait bien qui ne doit jamais ceindre son front. En somme, si Malgeris tenait encore en échec les armes des Français, Noble était prise, Ferragu était tué, et les nouveaux adversaires que l’Espagne pouvait offrir à Roland, il avait bien le temps de les retrouver sur le champ de bataille