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Ainsi, en face de l’œuvre poétique qu’il a réalisée, les déclarations réitérées du Padouan, se posant comme un simple versificateur de la Chronique de Turpin, prennent de plus en plus le caractère d’une attitude conventionnelle dont la critique est à même de faire justice.

Une autre source d’inspiration, et beaucoup plus intime, lui vient d’ailleurs. Elle a son point de départ dans la Chanson de Roland. Il est manifeste que notre auteur s’est proposé de satisfaire le sentiment de curiosité que devait éveiller chez les auditeurs d’outre monts ces premiers vers de la vieille chanson française, si souvent répétés par les jongleurs :

Charles li reis, nostre emperere magnes,
Set anz tuz plein ad estet en Espaigne...

L’Entrée d’Espagne est le prologue de la Chanson de Roland, prologue disproportionné et disparate, mais dont l’auteur, épris également de son modèle et de son sujet, a dû avoir l’illusion qu’il restait fidèle, sinon au cadre, du moins à l’esprit de l’épopée traditionnelle. Illusion heureuse, après tout. L’effort présomptueux du poète de Padoue n’a abouti, dira-t-on, qu’à une œuvre composite et bâtarde, plus faite, semble-t-il, pour piquer la curiosité de quelques érudits que pour réveiller l’enthousiasme populaire excité par les premières chansons de geste. Ses nombreuses lectures, sa culture générale, plus étendue que celle des antiques trouvères de la France, sa connaissance imparfaite de la langue qu’ils avaient maniée, l’état même de la civilisation au milieu de laquelle il vivait, le préparaient mal à la tâche qu’il s’était donnée. Mais telle qu’elle a été réalisée par lui, l’Entrée d’Espagne a donné une nouvelle vie à l’épopée française qui se mourait et dont les anciens monuments