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Assurément, la Chronique de Turpin a été utilisée par le Padouan ; mais il va sans dire que l’influence de ce texte célèbre ne dépasse pas la première partie de l’Entrée d’Espagne, où elle se fait d’ailleurs beaucoup moins sentir qu’on ne serait porté à le croire. La triple apparition de saint Jacques à Charlemagne ouvre l’Entrée d’Espagne comme la Chronique, et le duel de Roland avec Ferragu, auquel le Padouan consacre environ 2500 vers, est l’objet, dans la Chronique, d’un chapitre spécial (ch. 17), qui est le plus étendu de tout l’ouvrage et où le Padouan a largement puisé. Mais que de différences dans l’ensemble et dans les détails ! Turpin mentionne trois expéditions successives de Charlemagne en Espagne, et fait jouer un grand rôle, dans la dernière, au roi païen Agoland : l’Entrée ne connaît qu’une seule expédition et ignore absolument cet Agoland. Turpin représente Ferragu comme envoyé en Espagne par l’émir de Babylone, et raconte le combat de Nájera comme un épisode sans aucun lien avec les autres événements : l’Entrée fait du géant le fils de Falseron, frère de Marsile, dont Turpin ignore l’existence, et du combat de Nájera le prélude nécessaire de la conquête de l’Espagne par Charlemagne. Ce combat ne dure que deux jours dans Turpin : il en dure trois dans l’Entrée. La massue de Ferragu, qui donne au duel une originalité attrayante dans l’Entrée, est inconnue de Turpin. Et je ne parle pas du caractère même de l’adversaire de Roland, que le Padouan s’est appliqué à parer de hautes qualités morales, comme pour personnifier en lui, malgré sa monstruosité physique, un type idéal de chevalier sarrasin et le rendre plus digne de se mesurer avec le modèle achevé du chevalier chrétien : il y a là chez notre auteur un souci d’artiste qu’il ne faut pas demander à