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correspondance, il demeure quatre-vingt-huit lettres et billets de DuPeyrou. On y trouve des choses charmantes de bonhomie et de délicatesse[1].

Je mène, écrit-il, la vie d’un ermite, non d’un mondain. Tout ce que j’ai pu imaginer de mieux, c’est de me jeter dans le passé. Dès que j’ai terminé ma besogne de la journée, qui n’est ni gaie, ni petite, je défais un paquet du temps passé, resté cacheté, étiqueté depuis trente à quarante ans, et dont il ne me reste aucun souvenir… Je les trouve aussi neufs qu’ils pourraient l’être à l’enfant qui vient de naître. Cela me prouve que notre identité ne s’étend pas autant que notre existence. Il m’a fâché beaucoup de brûler des choses charmantes en vérité.

La bienveillance extrême, la douceur de caractère de ce galant homme, nous sont attestées par tous ses amis. Mais on juge surtout les gens par la manière dont ils traitent leurs inférieurs :

Ce matin, écrit DuPeyrou à son amie, j’ai l’âme bien inquiète et bien triste. Imaginez que mon lait ne m’a été servi qu’une heure plus tard, et que la cause de ce retard est la disparition de la fille qui a soin de cette partie, fille honnête, active, et qui, depuis maintes années qu’elle sert dans la maison sans reproche, ne s’est pas fait un malveillant. On ne sait quand elle est sortie, ni ce qu’elle est devenue. J’ai bien peur qu’un chagrin secret ne l’ait conduite à quelque mouvement de désespoir. Choppin m’apprend que depuis quelques semaines elle paraissait avoir du chagrin. Il y a trois jours que Mlle DuPeyrou s’étant baignée et cette fille l’ayant servie au bain, me parla le lendemain d’un chagrin qu’elle lui avait avoué ressentir sans s’ouvrir davantage, et j’avais résolu de lui parler à ce sujet la première fois que je la rencontrerais et malheureusement je ne l’ai pas rencontrée, et je me reproche presque de ne l’avoir pas mandée exprès…

Tel était l’homme, le maître de maison. Sa religion, qui ressemblait à celle de Rousseau, se teintait d’un optimisme confiant. Le fatalisme un peu amer où s’ar-

  1. DuPeyrou a ordonné par testament la destruction d’une partie de ses papiers. Les lettres de Mme de Charrière ont dû être brûlées.