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Madame de Verdelin, Tronchin avait dit du mal de vous, M. Hume l’aurait plutôt jeté par la fenêtre[1]. »

C’est en vain que les amis de Rousseau lui démontrent l’inanité de ses soupçons. Repris par son incurable manie, le malheureux philosophe s’enfonce dans ses idées sinistres. Tout concorde pour lui prouver la persécution dont il se croit l’objet. François Tronchin se rend à Berlin, où il accompagne en qualité de secrétaire d’ambassade le chevalier Mitchell : Jean-Jacques ne met pas en doute que « le fils du Jongleur » soit porteur d’instructions secrètes qui le concernent[2]. Et il mande à d’Ivernois :

L’homme dont je vous ai parlé dans ma précédente lettre a placé A. fils chez l’homme de B., qui va près de C. Vous comprenez de quelles commissions ce petit barbouillon peut être chargé, j’en ai prévenu D[3].

D., c’est Mylord Maréchal, qui prévient son ombrageux ami de la nécessité dans laquelle il va se trouver de faire des politesses au « fils du Jongleur », chaudement recommandé par Milady Stanhope[4].

Mis au courant des ténébreux desseins que lui prête Rousseau, de l’état d’esprit lamentable dans lequel il se trouve, Tronchin écrit à son fils :

Ce que tu me dis de Rousseau ne m’étonne point. Son orgueil et sa défiance le tourmentent. Ce sont deux démons qui le poursuivent et le poursuivront partout. Cet homme, hélas me fait pitié, n’est-il pas assez malheureux ? Il a perdu tous ses amis et il a troublé sa patrie. Les remords qui déchirent l’âme le poursuivent et

  1. 27 avril 1766. V. Streckeisen-Moultou, op. cit., p. 563.
  2. Rousseau à Madame de Boufflers, de Wootton, 9 avril 1766. Œuvres complètes, éd. Musset-Pathay, t. XXI, p. 54.
  3. De Wootton, 31 mai 1766. Ibid, p. 95.
  4. De Berlin, 25 mai 1766. V. Streckeisen-Moultou, op. cit., t. II, p. 148.