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François Tronchin se préparait à la carrière diplomatique en suivant les débats du Parlement. Il arrivait de Glasgow, où il avait été l’hôte de Adam Smith, et c’est chez le célèbre économiste qu’il s’était lié avec David Hume.

Je me suis logé à Londres dans la maison où il s’établit toujours lorsqu’il y est, écrit-il à son ami Guiguer. Rousseau est venu ici avec lui. Mon nom lui est odieux et il s’est imaginé que je suis venu ici pour épier sa conduite, le persécuter ou l’assassiner même, si je le pouvais. Il a demandé à David Hume s’il croyait qu’en Angleterre notre famille eût assez de crédit pour lui faire encore du mal. On blâme beaucoup ici sa patrie d’en avoir agi trop durement avec lui[1].

Et quelques jours plus tard :

Tandis que je t’écris, j’entends distinctement la voix de Rousseau. Il retourne demain à la campagne. Je t’ai parlé de son protecteur, qui serait le protecteur de tous les hommes malheureux parce qu’il est le meilleur des hommes. Personne ne connaît mieux Rousseau, ses fautes, ses ridicules et son génie. On l’a persécuté et on l’a aigri davantage. Quel bien a-t-on fait ? David Hume le rend heureux, le gouverne sagement. On le blâme peut-être et on a deux fois tort[2].

Mais, en proie à de perpétuelles hallucinations, Jean-Jacques, dont la maladie a fait d’effrayants progrès, croit se débattre dans la trame d’un vaste complot ourdi contre lui. Il ne doute plus de la trahison de Hume et en fait part à tous ses amis. « Si David, lui répond Mylord Maréchal[3], a fait mystère d’avoir logé chez lui le fils du Jongleur, il l’aura fait pour ne point vous offenser, par une délicatesse mal entendue ». « Si, depuis que vous êtes à Londres, lui mande de son côté

  1. Mss. Tronchin. De Londres, 13 février 1766. Inédit.
  2. Ibid. 26 février 1766. Inédit.
  3. De Potsdam, 26 avril 1766. V. Streckeisen-Moultou, op., cit. t. II, p. 145.