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faut avouer que ce malheureux est un monstre, et cependant, s’il avait besoin de vos secours, vous lui en donneriez. Quelle différence, grand Dieu, d’un Tronchin à un Jean-Jacques[1].

Le Sentiment des citoyens vint grossir l’orage que Les Lettres de la montagne avait déchaîné sur Jean-Jacques. Invectivé en pleine église par le pasteur de Montmollin, naguère son protecteur et son ami, lapidé par la population de Môtiers, expulsé de l’Ile Saint-Pierre où il s’était réfugié, Rousseau se rendit à Strasbourg. Il gagna de là Paris, puis, ne trouvant plus en France qu’un asile mal assuré, se détermina à passer en Angleterre avec Hume, dont il acceptait l’hospitalité. Jean-Jacques quittait Paris au moment même où Tronchin venait s’y fixer.

Mais la confiante amitié que Rousseau témoignait à Hume devait être de courte durée, et bientôt tout lui paraît fourberie chez son protecteur. Il en vient à accuser celui qu’il appelait le meilleur des hommes de s’être transformé dans le plus noir ; le délire de la persécution le hante, réveillé dans son cerveau malade par la présence à Londres de François Tronchin, le fils du docteur.

J’apprends, écrit-il à Malesherbes, que le fils du Jongleur Tronchin, mon plus mortel ennemi, est non seulement un ami de M. Hume, mais qu’il loge avec lui… J’ai logé deux ou trois nuits avec ma gouvernante dans cette même maison chez M. Hume et à l’accueil que nous ont fait ses hôtesses qui sont ses amies, j’ai jugé de la façon dont lui ou cet homme, qu’il dit ne pas ressembler à son père, leur avait parlé d’elle et de moi[2].

  1. Corresp. générale, s. d., 1765, n° 5956.
  2. De Wootton, 10 Mai 1766. Publ. dans les Œuvres complètes, éd. Musset-Pathay, t. XXI, p. 120. Il est curieux de remarquer que, dans une lettre du 10 juillet 1766, adressée à Hume lui-même, Rousseau répète les mêmes assertions dans des termes presque identiques.