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L’agitation allait croissant à Genève. Le premier dimanche de janvier 1765, lors de l’élection des magistrats, les partisans de Rousseau s’efforcèrent sans y réussir de faire échouer le scrutin. Tronchin, qui accuse Jean-Jacques d’avoir été l’instigateur de cette manœuvre, écrit à son fils :

Ce malheureux Rousseau, pour se venger de sa patrie, a failli la renverser. Le jour de l’élection des syndics, nous nous sommes vus sur le point de n’avoir plus de gouvernement. Cinq ou six jours auparavant, il a fait paraître un ouvrage[1] qui l’ébranlait jusque dans ses fondements. Cet ouvrage a tellement échauffé les têtes de plus de six cents bourgeois, que l’État a été sur le point de périr. Le coup a manqué. Je ne sais pas encore comment tout ceci finira, mais ce que je sais bien, c’est que Rousseau est un scélérat[2].

Le Petit Conseil se sentait, suivant ses propres expressions, « découragé, sans force et sans moyens pour continuer ses fonctions. » Il adressa un manifeste au peuple et offrit d’abdiquer. Cette proposition, en effrayant la bourgeoisie, qui vit Genève à deux doigts de l’anarchie, eut pour conséquence d’opérer une réaction dans l’opinion publique en faveur des magistrats.

Ce misérable Rousseau, écrit Tronchin à son fils, est actuellement l’objet du mépris et de la haine publique. Le corps entier des citoyens a fait de la manière la plus solennelle sa soumission au Conseil, et l’a assuré publiquement de son respect, de son amour et de sa confiance. Le Conseil a publié une déclaration pleine de dignité et de force. Tu l’auras lue dans la Gazette d’Amsterdam, où je l’ai fait insérer[3].

À vrai dire, tout en protestant de son attachement au gouvernement, la bourgeoisie faisait certaines réserves et persistait à demander la révision du procès de Rous-

  1. Les Lettres écrites de la montagne s’étaient répandues à Genève dans le courant de décembre 1764.
  2. Mss. Tronchin. Lettre du 19 janvier 1765, inédite.
  3. Mss. Tronchin. Lettre du 15 février 1765, inédite.