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tation qu’il entretenait dans Genève, après s’être « excitoyenné », ne pouvaient qu’accroître l’antipathie de Tronchin pour l’auteur du Contrat.

Nos guerres civiles sont apaisées, mande-t-il à son fils. Le gouvernement est resté maître du champ de bataille. Il s’en est tiré avec dignité ; il en a acquis plus de fermeté. Rousseau et ses adhérents en ont été les dupes. Cet homme plus orgueilleux encore qu’éloquent est écrasé sous les ruines de son orgueil et est un des hommes les plus malheureux qui existent. Quelle leçon ! Cet homme, s’il l’eût voulu, pouvait être le plus heureux. Il perd tout à la fois son repos, sa patrie et ses amis. La réputation qu’il s’est faite pourra-t-il l’en dédommager ? une réputation payée aussi chèrement est un fléau ! See Cromwell damn’so an everlasting fame.

Les acclamations du peuple n’étouffent point les remords secrets[1].

Quant à Rousseau, il s’en prend aux Tronchin de tout ce qui arrive, de sa désastreuse situation, de l’échec des Représentations, des troubles qui règnent dans Genève. Depuis sa rupture avec le docteur, depuis que le Procureur général a requis contre ses ouvrages, Jean-Jacques englobe dans une implacable rancune toute la famille, et s’efforce de la rendre suspecte aux yeux de ses concitoyens, en lui prêtant les pires desseins contre la République. Il écrit à De Luc :

Je sais qu’une famille intrigante et rusée, s’étayant d’un grand crédit au dehors, sape à grands coups les fondements de la République et que ses membres, jongleurs adroits, et gens à deux envers, mènent le peuple par l’hypocrisie et les grands par l’irréligion. Mais vous et vos concitoyens devez considérer que c’est vous qui l’avez établie, qu’il est trop tard pour tenter de l’abattre, et qu’en supposant même un succès qui n’est pas à présumer, vous pourriez vous nuire encore plus qu’à elle-même et vous détruire en l’abaissant. Croyez-moi, mes amis, laissez-la faire, elle touche à son terme, et je prédis que sa propre ambition la perdra sans que la bourgeoisie s’en mêle[2].

  1. Mss. Tronchin. Lettre du 2 novembre 1763, inédite.
  2. De Môtiers, 7 juillet 1763. Publ. dans les Œuvres complètes, éd. Musset-Pathay, t. XX, p. 27.