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le fossé qui séparait les deux hommes. De l’aveu même de Rousseau, l’ouvrage eut moins de succès à Genève qu’à Paris. Il surprit de la part de l’auteur de la Lettre sur les spectacles. « Ce n’est plus Diogène, c’est Catulle ou Pétrone, » écrit Bonnet à Tronchin. Le Consistoire jugea le roman dangereux pour la jeunesse et obtint du Conseil « de faire défense aux loueurs et loueuses de livres, de louer ou prêter ce livre. » Il est peu probable que Tronchin fût l’instigateur d’une mesure réclamée par tout le clergé. Rousseau l’affirme cependant et ajoute que le docteur chercha vainement à faire condamner la Nouvelle Héloïse à Genève.

Il est certain du moins que la rupture du philosophe avec Tronchin était alors virtuellement accomplie. Elle se manifeste avec éclat, un an plus tard, à l’occasion de l’Émile et du Contrat.

Il paraît un nouvel ouvrage de Rousseau, écrit Tronchin à son fils. C’est une espèce d’institution politique mais c’est ce qu’il a fait de moins bien. Il vient aussi de publier ses Lettres sur l’Éducation, mais je ne les ai pas encore lues[1].

L’orage se déchaîne contre le livre. Neuf jours après l’arrêt du Parlement de Paris, le Petit Conseil de Genève, sur le réquisitoire du Procureur général Tronchin, fait brûler à son tour, le 19 juin, le Contrat et l’Émile. Jean-Jacques est décrété de prise de corps.

Tronchin mande encore à son fils :

Le Contrat social et le livre de l’Éducation de Rousseau ont été brûlés ici comme à Paris par la main du bourreau. Le voilà fugitif de Montmorency à Yverdun, et d’Yverdun à St-Aubin près de Neuchâtel, en attendant qu’on l’en chasse, car Mrs de Berne ainsi que la France et que nous lui ont défendu leur territoire. Je ne sais pas où on le supportera, car il a employé tout son esprit à rui-

  1. Mss. Tronchin, Lettre du 5 juin 1762, inédite.