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la grâce de faire attention qu’en jugeant de mes sentiments par mes lettres, vous ne pouvez pas douter que je m’intéresse à vous et que l’amitié la plus vraie me dicte tout ce que je vous dis. D’autres y mettraient peut-être un peu plus de compliments, mais je crois que les compliments ne sont pas faits pour vous. Ils sont d’ailleurs peu conformes à mon caractère, car si je ne suis pas toujours obligé de dire tout ce que je pense, je dois penser tout ce que je dis. Je voudrais partager avec vous la douceur de ma vie cela s’appelle-t-il de la haine ou de l’indifférence ? Jugez-en vous même, mon bon ami[1].

Rousseau, par son silence, coupe court à toute explication, et Tronchin ne tente aucun effort pour renouer une correspondance dont le ton de courtoisie presque affectueuse de part et d’autre, cache mal une mésintelligence qui va s’aggravant.

Assurément, le docteur se sent toujours pris de compassion pour le malheureux philosophe, mais il est las pour lui-même et pour les autres des procédés inexplicables, des inconséquences de Jean-Jacques, sans, peut-être, se rendre nettement compte que cette susceptibilité qui se froisse et s’irrite de tout est le fait d’un état maladif incurable.

Poussé par cette méfiance instinctive, qui chez lui succède toujours aux premières effusions de l’amitié, Rousseau en est venu à mettre en doute la sincérité du docteur, à suspecter ses intentions. Tronchin n’est-il pas lié avec Madame d’Épinay, avec Grimm, Diderot ? N’est-il pas le médecin de Voltaire ? N’a-t-il pas le tort, plus impardonnable encore, de vivre heureux, comblé d’honneurs, dans cette patrie où Jean-Jacques compte si peu d’amis et d’admirateurs ?

L’apparition de la Nouvelle Héloïse ne fit qu’élargir

  1. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Tronchin à Rousseau, 2 juillet 1759. Inédit.