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quelques personnes, mais très-certainement je n’ai pas perdu un seul ami.

Vous citez en particulier l’Aristarque dont je parle dans la préface de mon dernier écrit. Vous rapportez mon passage et vous demandez si vous avez besoin d’autre argument pour prouver que vous n’avez pas tort, je ne sais pas comment vous l’entendez, mais pour moi je n’en ai pas besoin d’autre pour prouver que vous avez tort.

Car enfin, par quel étrange tour d’esprit pouvez-vous conclure que je hais les hommes du regret que je montre d’être forcé de n’en plus aimer un ? À qui tenait-il que vous ne vissiez dans ce passage un cœur aimant et sensible auquel il en coûte quand il est forcé de se détacher ? Pourquoi ne disiez-vous pas : il faut que des raisons bien graves le déterminent à combattre ainsi sa propre inclination ? Ce raisonnement est si naturel que tout le monde l’a fait hors vous, et il sera toujours fort singulier que vous ayez tiré le préjugé de ma haine contre les hommes du même écrit qui en a guéri le public. Vous examinez ensuite les raisons que vous supposez m’avoir détaché de cet ami prétendu. Vous me faites dire qu’il avait des défauts ; eh ! tant mieux, Monsieur, il était homme, il lui en fallait beaucoup pour me convenir ; je ne voudrais pas d’un être parfait pour mon ami, car je veux reconnaître dans mon ami, mon semblable. Vous me reprochez d’avoir été son juge et sa partie ; voilà qui est bizarre, et qui voulez-vous donc qui juge si un ami me convient ou ne me convient pas ? Si je l’accusais de quelque crime, ce ne serait pas à moi de le juger, je le sais ; mais par ma foi, quant à la convenance des cœurs, il me semble qu’il faut être partie pour être juge. Me voilà donc, selon vous, Monsieur, détaché de tous mes amis. Que s’en suit-il ; que je suis détaché des hommes ? Tout au contraire, car ce sont presque toujours les préférences qui nuisent à l’humanité ; trois ou quatre personnes concentrées entre elles ne se soucient guère du reste de l’Univers, et il s’en faut peu qu’on se fasse honneur d’une injustice qui tourne au profit de son ami. Mais un cœur qui s’étend avec plaisir sur ses semblables est moins prompt à former des attachements particuliers et plus modéré dans ses attachements. Ô combien il faut de vertu pour concilier la justice avec l’amitié et savoir être ami sans cesser d’être homme ! Je suis fâché que vous me fassiez un crime de n’oser pas tant présumer de moi.

Tout ce que vous me dites en faveur de mes concitoyens a réjoui mon cœur. Combien j’ai de plaisir de m’être trompé et avec quelle