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hommes parfaits, mais où en trouve-t-on ? Vous et moi le sommes-nous, mon bon ami, et pouvons-nous espérer de l’être ? La plus profonde humilité est le seul état qui convient à l’homme…

L’orgueil de Rousseau n’était guère fait pour s’accommoder de cette leçon d’humilité. Le philosophe s’échauffe et demande au docteur de préciser ses accusations :

Quoi, Monsieur, je vous ai offensé ! Ce n’était assurément pas mon intention, et je crois que cela devait se voir dans ma lettre : mais vous m’accusez injustement, il faut bien que je me défende. Vous pouviez savoir que je n’ai qu’un ton, même avec les Français, qui donnent tant de valeur aux mots ; en changer avec vous n’eût-ce pas été véritablement vous offenser ?

Je vous ai dit en termes durs des choses honnêtes. Vous aviez fait tout le contraire. Qui de nous avait plus lieu de se plaindre ? Vous m’aviez accusé d’indifférence pour les hommes, ajoutant que vous vous serviez du mot le plus doux. Monsieur, si les mots sont doux, le sens ne l’est guère. Cette accusation non motivée m’a fourni la comparaison qui vous a déplu ; cependant en me la reprochant, vous ne vous en justifiez pas, et il me reste toujours à savoir sur quoi vous fondez la haine dont vous me taxez contre le genre humain. Vous me trouvez la morale d’un malade et à vous celle d’un homme en bonne santé. Cela peut être ; mais vous m’écrivez comme à un homme robuste et vous voulez que je vous réponde comme à un infirme. Alors vous n’êtes pas conséquent.

Eh ! mon cher Monsieur, à quoi nous amusons-nous là ? Laissons les femmes et les jeunes gens épiloguer sur les mots, et tâchons d’être plus sages. Vous pourriez m’écrire des injures et je pourrais vous en répondre d’autres, que je n’en aurais pas moins d’estime pour vous et je n’en compterais pas moins sur celle que vous me devez car je sais qu’il faut juger les hommes sur ce qu’ils font et non pas sur ce qu’ils disent.

Adieu, mon cher Philosophe, je vous aime, je vous honore et vous embrasse de tout mon cœur[1].

Rousseau.

Mis en demeure de s’expliquer, Tronchin s’explique. Il reproche à Rousseau l’orgueilleuse satisfaction qu’il

  1. Mss. Tronchin. Rousseau Tronchin, 30 mai 1759. Inédit.