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ne prévoyais que trop que ce qui était vrai ne le serait pas longtemps. Je m’efforçais de retarder ce triste progrès par des considérations utiles, mais tant de causes l’ont accéléré, que le mal est désormais sans remède loin d’aller être témoin de la décadence de nos mœurs, que ne puis-je fuir au loin pour ne pas l’apprendre. J’aime mieux vivre parmi les Français, que d’en aller chercher à Genève. Dans un pays où les beaux esprits sont si fêtés, Jean-Jacques Rousseau ne le serait guère, et quand il le serait, il n’aurait guère à s’en glorifier.

Ô respectable Tronchin, restons tous deux où nous sommes ! Vous pouvez encore honorer votre patrie. Pour moi, il ne me reste qu’à la pleurer. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur[1].


Rousseau.

Tronchin se plaint à son tour, il n’a pas mérité les reproches que lui adresse Rousseau

Moi qui ne vous ai jamais rien dit et qui n’ai jamais rien pensé que d’honnête et de tendre à votre égard, moi qui n’ai jamais ouï de délateurs secrets, ni de mémoires à votre charge, moi qui voudrais adoucir vos maux et partager avec vous l’innocence et la douceur de ma vie, moi qui ai fait tout ce qui était en mon pouvoir et qui suis prêt de le faire encore pour vous attirer dans votre patrie et pour y passer avec vous des jours calmes et sereins.

Oh mon cher ami, vous avez blessé mon âme[2].

Et le docteur s’efforce derechef de démontrer à Jean-Jacques que ses maux physiques ont sur son moral une influence dont il ne se rend pas compte :

Si vous vous portiez aussi bien que moi, mon bon ami, l’encre dont vous vous servez serait moins noire, les malveillants que vous supposez disparaîtraient, vous ne vous reprocheriez point les éloges que vous avez donnés à votre patrie, vous n’imagineriez point qu’elle n’en est pas digne, vous ne vous feriez pas une si triste idée de ses mœurs, vous ne penseriez pas à fuir pour en perdre le souvenir… Les citoyens qu’elle renferme dans son sein ne sont pas des

  1. Mss. Tronchin. Rousseau & Tronchin, 28 avril 1759. Cette lettre a été publiée en partie et inexactement par Gaberel, op. cit., p. 108-109.
  2. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Tronchin à Rousseau, 7 mai 1759. Publ. par Gaberel, op. cit., p. 110.