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En sorte qu’un mieux apparent, qu’il croit être l’effet de ce nouveau régime, lui faisant négliger votre ordonnance, je me la suis fait rendre sans avoir la même maladie, elle me fera plus de bien qu’à lui.

Vous me demandez comment il se peut faire que l’ami de l’humanité ne le soit presque plus des hommes. Vous m’accusez d’avoir pour eux de l’indifférence, et vous appelez cela vous servir du nom le plus doux. Monsieur, pour vous répondre, il faut que je vous demande à mon tour sur quoi vous me jugez ? Votre manière de procéder avec moi ne ressemble pas mal à celle dont on use dans l’interrogatoire des infortunés qu’on défère à l’inquisition. Si j’ai des délateurs secrets, dites-moi quels ils sont et de quoi ils m’accusent ; alors je pourrai vous répondre. En attendant, de quoi m’accuserai-je moi même ?

Si depuis ma naissance j’ai fait le moindre mal à qui que ce soit au monde, que ce mal retombe sur ma tête ! Si je refuse à quelqu’un quelque bien que je puisse faire, quelque service que je puisse rendre sans nuire à autrui, que j’éprouve à mon tour le même refus dans mon besoin ! Plaise à Dieu que la terre se couvre d’ennemis qui puissent, chacun pour soi, faire d’aussi bon cœur la même imprécation. Encore une fois, sur quoi me jugez-vous ? Si c’est sur mes actions, quelque mémoire que vous puissiez avoir, il me paraît toujours fort étrange que vous me condamniez sans m’avoir entendu. Si c’est sur mes écrits, cela me paraît encore plus étrange ; je suis bien sûr que le public ne me juge pas si sévèrement que vous, et j’ai tous les jours occasion de croire que les hommes en général et surtout les malheureux ne me regardent pas comme leur ennemi. On n’aimera jamais, dites-vous, des voleurs dignes de la corde ; pardonnez-moi, Monsieur, leur père ou leur frère peut les aimer, se tourmenter après eux et leur crier avec colère : Quittez ce vil métier, misérables, vous allez tous vous faire pendre. Mais si Timon, qui ne serait pas fâché de les voir pendus, les rencontre, au lieu de les détourner de leur crime, il leur dira d’un air caressant : Courage, enfants, voilà qui va fort bien.

Je vous félicite de tout mon cœur de votre bien-être, de votre santé, de vos amis, si je n’ai rien de tout cela, c’est un malheur et non pas un crime. Tel que je suis, je ne me plains ni de mon sort ni de mon séjour. Je suis l’ami du genre humain et l’on trouve partout des hommes. L’ami de la vérité trouve aussi partout des malveillants, et je n’ai pas besoin d’en aller chercher si loin. Si j’ai bien voulu devant le public rendre honneur à ma patrie, je