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vie, sinon de vous livrer aux plaisirs que votre cœur vous demande et dont vous connaissez si bien le prix.

Recevez, Monsieur, les assurances de mon respect.

Tronchin envoie à Rousseau un mémoire pour le bourgeois de Montmorency. Il y joint une consultation destinée à Jean-Jacques lui-même. L’auteur de la Lettre sur les spectacles n’a-t-il pas dit dans sa préface qu’il n’a plus d’amis, et qu’en ne voyant plus les hommes, il a presque cessé de haïr les méchants ?

Je soupçonne, mon cher Monsieur, lui écrit Tronchin que votre indifférence, je me sers du terme le plus doux, tient à deux causes : au point du globe où vous vous trouvez et à votre mauvaise santé, car j’estime que nos principes sont les mêmes, mais je me porte bien et je suis ici ; l’humeur acqueuse de mon œil et son cristallin transmettent à l’organe immédiat de ma vue les rayons tels qu’ils sont ; ils ne reçoivent dans ce trajet aucune teinte qui les altère… Je ne suis donc plus heureux que vous que parce que je me porte bien et que vous n’êtes pas ici[1].

On devine l’agacement de Rousseau à la lecture de cette consultation qu’il n’a point sollicitée. Son humeur soupçonneuse transforme les conseils un peu sentencieux de Tronchin en autant de sanglantes offenses ; il entrevoit aussitôt d’infâmes trahisons, et le ton de sa réponse, l’amertume profonde de ses réflexions, dénotent une perturbation mentale qui va s’accroître peu à peu.

J’ai reçu, Monsieur, avec votre obligeante lettre du 4. de ce mois, le mémoire que vous avez eu la bonté d’y joindre et dont je ne vous remercie pas, parce que c’est faire injure à un honnête homme de le remercier du bien qu’il fait. L’ordonnance a été remise à celui pour qui elle était destinée il a cru me devoir une visite, durant laquelle j’ai vu qu’il s’était livré à d’autres médecins, qui le traitaient avec du café, du chocolat bien vanillé, de l’équitation, etc.

  1. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Rousseau à Tronchin, 4 avril 1759. Publ. par Streckeisen-Moultou, op. cit., p. 327-328.