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tous les jours que les mœurs de notre peuple dépérissent à vue d’œil. Genève ne ressemble pas plus à Sparte que les gantelets d’un athlète ne ressemblent aux gants blancs d’une fille de l’Opéra.

Tout en convenant que les objections de Tronchin sont très judicieuses, Rousseau ne voulut pas s’y rendre. Dans une lettre bien connue, adressée au docteur[1], il admet cependant, pour Genève, « une éducation moyenne entre l’éducation publique des républiques grecques et l’éducation domestique des monarchies. »

« Tant pis, disait-il, si les enfants restent abandonnés à eux-mêmes, mais pourquoi le sont-ils ? Ce n’est pas la faute des cercles. Au contraire, c’est là qu’ils doivent être élevés, les filles par les mères, les garçons par les pères. »

Tronchin parle du dépérissement des mœurs « Partout, réplique Rousseau, le riche est toujours le premier corrompu, le pauvre suit, l’état médiocre est atteint le dernier. » Et on sent percer dans ces lignes la sourde rancune de l’auteur du Discours sur l’inégalité contre cette aristocratie genevoise, devenue la commensale de Ferney.

C’est Rousseau qui reprend la correspondance, quatre mois plus-tard, en consultant Tronchin pour un bourgeois de Montmorency, « attaqué d’une maladie singulière[2]. »

Pardon, Monsieur, ajoute-t-il, de mes importunités. Je sais combien votre temps est précieux, mais je sais que c’est pour ces choses-là même que vous estimez votre temps précieux. Vous n’avez plus besoin ni de bien ni de gloire. Que vous reste-t-il à faire dans cette

  1. Mss. Tronchin. Rousseau à Tronchin, de Montmorency, 26 novembre 1758. Publ. dans les Œuvres complètes, éd. Musset-Pathay, t. XIX, p. 52-55. Paris, 1824.
  2. Mss. Tronchin. Rousseau à Tronchin, de Montmorency, 23 mars 1759. Inédit.