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qu’il savait d’ailleurs fort opposé lui aussi à l’introduction du théâtre à Genève.

Préoccupé de conserver à sa patrie la dignité et l’austérité, le docteur luttait de toutes ses forces contre le goût de plus en plus vif pour la comédie qui se manifestait chez ses concitoyens, depuis l’arrivée de Voltaire. Prêchant d’exemple, Tronchin s’abstenait de paraître aux spectacles de Ferney et de Tournay ; il défendait à son fils de se rendre aux représentations que donnait une troupe ambulante, installée aux portes même de la ville, à Carouge, sur territoire sarde.

On s’obstine à prêcher contre ceux qui vont à la comédie, écrit le jeune Tronchin à un ami. Des raisons d’État et de je ne sais quelle morale joignent leurs forces. L’effet qui en résulte est que le spectacle est plus goûte que jamais. La privation du plus innocent des plaisirs est bien dure, mais mon père en exige le sacrifice. Je suis une triste victime de cette obstination et de ces préjugés[1].

Sur la requête que lui adressa le Magnifique Conseil, le Roi de Sardaigne consentit à révoquer le privilège accordé à la troupe de Carouge. Celle-ci se transporte à Châtelaine, sur terre de France, dans le voisinage immédiat de Genève. Le docteur agit personnellement auprès de Madame de Marsan, sœur du Cardinal de Soubise et gouvernante des Enfants de France[2]. Grâce à cette influence toute puissante à Versailles, le théâtre de Châtelaine fut fermé au grand mécontentement de Voltaire.

Aussi Tronchin applaudit de tout son cœur à l’éloquent plaidoyer de Rousseau en faveur de l’antique discipline.

  1. Mss. Tronchin. François Tronchin à Guiger, s. d. Inédit.
  2. Mss. Tronchin. Copie de lettres. Tronchin a la Comtesse de Marsan, 21 avril 1759. Publ. par Perey et Maugras, Vie intime de Voltaire, p. 247-248.