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marche. Mon philosophe, quelle délicieuse vie, je mènerai, près de vous. En attendant il faut vivre d’une manière quelconque. Dites-moi donc si vous avez parlé à quelque libraire de Genève et s’il veut se charger de mon recueil.

Sitôt que j’aurai votre réponse, je vous enverrai la note de ce qui doit y entrer. Je pourrai bien même quelque beau jour me dérober seul et sans rien dire pour aller m’aboucher avec vous, car il n’y a que ce moyen pour me tirer d’ici sauf à revenir ou à rester selon les convenances.

Au reste, je n’ai rien dit de notre conversation ni de mon projet, pas même à notre amie ; gardez-moi le même secret et pour cela ne me répondez point sous son pli, mais tout simplement à L’Hermitage près Montmorency par Paris. Avec cette adresse mes lettres me parviennent jusque dans mon bois[1].

Rousseau n’éprouve plus pour sa retraite, on le sent dans ces lignes, l’enthousiasme des premiers jours. Il n’avait trouvé à l’Hermitage ni le calme ni la liberté qu’il était venu y chercher. La sollicitude parfois autoritaire dont l’entoure Madame d’Épinay l’importune ; il est las surtout des tracasseries journalières que suscite dans son ménage la présence de la mère de Thérèse, « femme avide, madrée, voulant tout diriger. »

Désireux de soustraire le malheureux philosophe à ce joug dégradant et despotique, Tronchin, du consentement même de Jean-Jacques, s’était adressé, lors de son séjour à Paris, à l’un de ses illustres clients, le cardinal de Soubise, pour obtenir l’admission de la mère Levasseur dans un asile de vieillards.

Je n’ai pas perdu un instant depuis notre dernière conversation, mande le docteur à Rousseau, à la date du 1er novembre 1756. Pensez-vous toujours de même ? Je me flatte que le Cardinal de la Rochefoucauld m’accordera ce que son prédécesseur m’avait promis[2].

  1. Mss. Tronchin. De Paris, 25 janvier 1757. Inédit.
  2. Streckeisen-Moultou, loc. cit.