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cette différence qu’en se livrant sans scrupule à tous les penchants que l’honnêteté justifie, elle est au moins d’accord avec elle-même, au lieu que flottant entre la nature et la raison, je suis dans une contradiction perpétuelle et ne fais rien de ce que je veux. Continuez-nous donc vos sages leçons, macte animo vir fortis et strenue, ne vous laissez point rebuter par les sophismes du sentiment ; inspirez à notre commune amie plus de raison et à moi plus de force, nous vous serons tous deux redevables de la sagesse.

Voulez-vous remercier mon ami M. Vernes de la lettre qu’il vient de m’écrire ; dites-lui que je ne renonce point au projet de finir mes jours dans la Patrie et d’y lier avec vous et lui une société moins d’hommes de lettres que d’hommes bons et droits, qui s’encouragent à la vertu et ne s’instruisent que pour devenir meilleurs. Bonheur, vie et santé pour le bien de la Patrie et du monde à vous que j’honore trop pour vous appeler Monsieur désormais, et que j’estime trop pour me dire votre serviteur[1].

En même temps, Rousseau charge Tronchin d’une délicate mission. Il vient d’écrire sous forme de lettre sa réfutation du poème de Voltaire : Le Désastre de Lisbonne. Il l’envoie au docteur et c’est sur lui qu’il compte pour la faire tenir au philosophe des Délices.

J’ai, lui écrit-il, la même confiance en vos bons offices que l’Europe en vos ordonnances. Voyez donc, je vous supplie, s’il n’y a point, peut-être, trop d’indiscrétion dans le zèle qui m’a dicté cette lettre. Si je suis moins fondé que je n’ai cru l’être, ou que M. de Voltaire soit moins philosophe que je ne le suppose, supprimez la lettre et renvoyez-la moi sans la montrer. S’il peut supporter ma franchise, cachetez ma lettre et la lui donnez en ajoutant tout ce que vous croirez propre à lui bien persuader que jamais l’intention de l’offenser n’entra dans mon cœur[2].

Tronchin s’était montré scandalisé du pessimisme du poème et avait conjuré Voltaire de brûler son œuvre. Aussi il n’hésita pas à remettre à son destinataire la lettre soumise à son appréciation.

  1. Ce fragment a été publié par Gaberel, Rousseau et les Genevois, Genève, 1858, p. 103.
  2. Mss. Tronchin. De l’Hermitage, 18 août 1756. Inédit.