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lequel il fut, selon son expression, « fêté, caressé dans tous les états. » Il se sentit alors si filialement attaché à sa patrie, qu’il voulut rentrer dans la religion de ses pères afin d’être réintégré dans ses droits de citoyen. Il s’éloignait de Genève au moment même où Tronchin y établissait ses pénates. Le médecin et le philosophe, tout porte à le croire, ne se rencontrèrent pas alors et ne s’étaient jamais vus quand, un an plus tard, ils entrèrent en relations épistolaires.

Depuis longtemps Rousseau se disait très malade. De Luc le pressait de consulter Tronchin par correspondance, Jean-Jacques s’y refuse. De Luc revient à la charge et, à sa requête, Tronchin intervient personnellement auprès de Rousseau :

Je suppose, Monsieur, que votre ami M. De Luc vous a dit ce que je pense ; j’y perdrais trop s’il ne l’a pas fait ; l’estime que j’ai pour vous est une dette et c’est de toutes les dettes que je contracterai jamais celle que je voudrais payer avec le plus d’exactitude.

Se pourrait-il, Monsieur, qu’avec de tels sentiments, je ne prisse un intérêt bien vif à l’état de votre santé ? Elle intéresse tous les hommes en intéressant la vertu que vous connaissez, que vous aimez et que vous défendez mieux que personne.

Ce n’est point comme médecin que j’y prends part, il n’y a aucun rapport entre le cas que je fais de vous et le besoin que vous pouvez avoir de mon art ; il y en a encore moins entre ce besoin et mes lumières ; il me suffit de faire des vœux pour votre santé ; je dois laisser à de plus sages que moi le soin d’y pourvoir.

On nous a fait espérer, Monsieur, que nous vous verrons à Genève au printemps ; ma peine redoublerait si votre santé y portait obstacle, mes vœux redoublent aussi et seront l’expression de l’estime et de la considération avec laquelle je serai toujours, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur[1].

On connait le scepticisme de Rousseau à l’égard de la médecine, « art, dit-il, plus pernicieux aux hommes

  1. Mss. Tronchin. De Genève, 12 décembre 1755, inédit.