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fameux baron de Trenck[1], une lettre où il est question et de ce personnage et de Mme de Staël. La page est intéressante :

Quand il n’y aurait, dit-elle du baron prussien, que sa bonne volonté pour mon pays natal, je l’aimerais un peu. À Spa, mon père ne voulait pas qu’il m’entretint de ses malheurs, tant il me nourrissait l’imagination. Je n’ai pas encore oublié sa tête à demi-chauve, ses yeux un peu égarés et ses grands gestes. On voit qu’il se considère comme une curiosité bien remarquable. Tant mieux, si cela le console de ses longs chagrins.

À propos de remarquable, on écrit à M. DuPeyrou que Mme de Staël s’est rendue si assidue à l’assemblée nationale, y a fait tant de bruit, de gestes, de mines, a tant écrit de billets aux membres de l’assemblée, approuvant, conseillant, etc., que monsieur son père lui a dit d’opter entre cette salle et sa maison, ne voulant plus qu’elle retournât à l’une si elle voulait revenir dans l’autre.

À défaut du suffrage de Paris, Mme de Charrière eut celui de son mari, ainsi qu’elle le dit plaisamment à une amie :

M. de Charrière, tout M. de Charrière et mari qu’il est, a trouvé le discours fort éloquent, et m’a encouragée à hasarder l’épigraphe que j’avais dans la tête. Elle a tout l’air de vouloir être un vers :


His words were musick, his thoughts celestial dreams


Cela peint si bien Rousseau, et d’une manière si analogue à celle dont je l’ai peint ! … M. DuPeyrou a été de l’avis de M. de Charrière, que quand on avait pareille chose dans l’esprit il fallait l’employer ; et lui, qui a conservé contre les lettrés de Paris une dent que lui avait donnée Rousseau, s’amuse de l’embarras où ils seront de déterrer la source de cette heureuse épigraphe. Il se fait une fête aussi de publier mon discours pour leur faire honte s’ils ne le couronnent pas. Il faut avouer, pour l’excuse d’une certaine irascibilité et amertume de caractère, que, où il n’y en a point, il n’y a guère de zèle et d’amitié. (A Mlle de Chambrier, 26 mai 1790).


Philippe Godet.
  1. Frédéric, baron de Trenck, né en 1726, était devenu l’amant de la princesse Amélie, sœur de Frédéric II. Cette liaison ayant été découverte, il fut enfermé pendant de longues années a Magdebourg ; sa vie aventureuse est contée dans ses Mémoires, qu’il a lui-mème traduits en français(Paris, 1789). Il mourut sur l’échafaud en 1794, le même jour qu’André Chénier.