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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/94

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voyage du condottière

pas un d’eux n’a peur. Pas un n’a seulement l’air de se douter que Jésus connaît leur innocence, mieux qu’ils ne la connaissent ; et que leur Dieu, l’ayant faite, n’a pas besoin d’en être averti par ceux qu’il en a doués. À pas un de ces heureux le soupçon ne semble poindre que le bonheur de leur innocence a pour rançon la misère inexprimable du crime. Et lui-même, l’épouvantable Judas, n’a que le geste de l’avare démasqué ; le recul ignoble du scélérat pris la main sur le sac. Pas un, pas même lui, ne montre la stupeur du précipice : ils ne connaissent pas le vertige ni même la séduction de l’abîme ; pas un d’eux ne s’étonne de n’avoir pas été choisi pour victime ; ils n’ont pas l’épouvante du danger éternel où ils échappent ; et chacun d’eux, ne pensant qu’à soi, ne désigne pauvrement que soi.

Je vois pourquoi Léonard de Vinci, pendant des journées entières, et des années durant, épiait les coquins et les fourbes aux carrefours, je dis aussi les honnêtes gens : il y cherchait Judas et les apôtres. Mais il ne les y a pas plus trouvés que le Christ : c’était en lui qu’il fallait les prendre ; et ils n’y étaient pas. Aux faubourgs, il ne rencontrait que des hommes, et médiocres, même les scélérats. Tous les hommes ne sont point propres à une pièce divine. C’est pourquoi Léonard a forcé le trait, pour qu’ils eussent du style. Ils jouent ce qu’ils doivent être : ils ne le sont pas.

Ils gesticulent ; ils n’ont d’âme que le mouvement que le peintre leur donne. Un jeu de deux fois douze mains supplée à la grande tragédie. On dirait de muets assemblés, qui parlent avec leurs doigts et qui grimacent : la caricature perce sous les visages. L’admirable intelligence de Léonard n’a pas su le défendre d’outrer son propre sentiment ; il cède au goût de sa nation pour le spectacle. La ravissante qualité de son jugement le garde