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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/69

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voyage du condottière

pourtant faisait des pâtés dans le sable, d’une bêche prudente ; il pétrissait la terre ; un autre la coiffait de son seau. Un garçon en culottes, la veste tournée en queue de poule, poussait un étrange cerceau, épais et blanc comme la pierre.

Que l’air était lourd et moqueur dans ce jardin ! On pouvait compter les mailles des dentelles sur la tête des femmes, et la brodeuse eût reconnu le point. Voici venir un vieux birbe, dont la houppelande est scellée de sept boutons d’or, sans en omettre deux à la taille, et deux autres à la pointe des basques, tel l’œil sur la plume du paon ; on reconnaît sur les boutons l’effigie du prince Eugène, et l’on admire jusqu’où un assidu des ventes a poussé l’amour de la Révolution.

Une vieille dame au nez creux, qui fit fortune dans le commerce des fruits secs, porte un collier de noisettes et trois bracelets d’avelines. Un chien suivait son maître, en tirant la langue ; un diplomate pressait un carlin sur son gilet, tandis qu’une marquise tenait un éventail et un manchon. Nombre d’hommes, le bras tendu, montraient le poing aux nuages ; quelques femmes baissaient les yeux et comptaient les boutons de leurs bottines ; une mariée, empêtrée dans son voile, ployait un front chargé de fleurs pesantes et sans parfum.

Tout ce peuple avait froid, sous la lumière jaune de l’été, en dépit des manteaux et des fourrures. Ils allaient, la plupart tête nue ; mais beaucoup aussi coiffaient le chapeau blanc, des plumes et des écharpes. Ils avaient l’air de parler haut, chacun pour son compte ; un grand nombre criaient ; quelques-uns chantaient : pas un ne semblait seulement entendre la voix de son voisin. Le geste obstiné, ils déclamaient insupportablement. Nul en fatuité ne le cédait aux autres. Ils proclamaient leurs noms