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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/50

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voyage du condottière

sins, ses essais, ses ébauches. Il n’est pas l’homme de l’œuvre accomplie : or, c’est la seule qu’il prise.

Il s’efface dans la recherche ; mais dans ses œuvres, il est toujours là. Toutes ses figures se ressemblent : toutes, elles ont le même doigt, la même main, le même sourire. Toutes ses femmes sont jumelles ; et ses hommes sont des bessons aussi. Il finit par se tenir à une créature charmante et ambiguë, qui n’est ni la femme, ni l’homme.

Il met du dogme jusque dans ses couleurs ; et par là ses tableaux sont perdus. Holbein ni Van Eyck n’avaient point de ces raffinements, et leur œuvre dure. L’esprit de finesse est l’ennemi de Léonard. Prince des curieux, il ne parvient pas à se centrer : c’est que la grandeur humaine ne se centre bien que sur le cœur.

L’enchanteur s’est pris au miroir des idées. J’irai contre le culte de la proportion, en ce qu’elle prétend substituer l’intelligence à la vie, dès qu’elle ne se borne plus à soumettre l’instinct à l’intelligence.

La suprême beauté n’est pas dans ce qu’on invente par proportions, n’étant pas une géométrie. Elle est dans les proportions idéales que l’on révèle, et que l’on donne à ce qu’on observe du sens même de la vie. Car rien ne peut être supérieur à la vie, en sa courbe variable. Tel dessin de gueux en haillons passe la richesse des marbres : je sais des eaux-fortes, où un visage souffrant laisse infiniment derrière lui la beauté des Bacchus, que Léonard combine.

L’ordre le plus haut est dans la vie, et le plus bel effort de l’imagination consiste à le comprendre. La nature, où cet ordre se révèle par miettes et parcelles, est l’ordre qui passe toute imagination.

C’est une imagination faible, celle qui embellit. Qui veut ajou-