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ÇÀ ET LÀ DANS MILAN



Comme la vie des hommes sert de vêtement à leur âme, les villes ont une figure, un regard, une voix. Et comme l’effet de leur visage est inconnu à la plupart des gens, les villes ignorent leur figure. Mais l’étranger, qui n’est là que pour voir, la considère et la pénètre. L’étranger est l’ennemi, même quand il aime : c’est qu’il ouvre les yeux, d’abord, et qu’il voit.

Qui arrive à Milan, un soir d’été, à l’heure où la ville sent son ventre, et où il grouille de faim, tombe dans une roue de lumière crue et de bruit. Comme les wagons qu’on vient de laisser sur les plaques tournantes, dans cette ville tout tourne et fait un tintamarre de ferraille. La gare est un tunnel de verre, éclatant de clarté blanche. En tous sens, la cohue se précipite ; un immense troupeau piétine sous une voûte, le dos patient, les têtes sont ployées ; on ne voit point les bouches ; on n’entend que le brouhaha de ce bétail noir ; et tous, bientôt, se pressent dans un passage souterrain ; on monte des escaliers, on en descend ; l’odeur du poisson pourri, des onguents et du cuir ; les