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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/36

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voyage du condottière

nent à la rencontre du passant, qui s’élève sur la colline, parmi les fleurs et les fruits. La brise tempère l’ardeur du soleil. Et la clarté aussi frappe comme un parfum : l’anis, le santal et l’ambre flottent sur la pente dorée des allées.

Par touffes folles, le jasmin et le chèvrefeuille pendent échevelés ; les chênes enlacés de lierre se joignent les mains au-dessus des aloès ; l’encens cruel des tubéreuses monte à la tête ; et de monstrueuses fleurs en œuf, pareilles à des ananas livides, jaunissent au cœur des magnolias. Elles répandent un baume si épais, d’une fadeur si dense qu’on le goûte sur les lèvres, et qu’on est tenté de le mâcher : toutes les odeurs y entrent et s’y confondent : l’oranger et le melon, le citron et l’amande.

Tout est blanc, tout est jaune de soleil, le blanc et le jaune, sources des parfums.

Je ferme les yeux, dans un léger vertige. Je revois le chemin de Porlezza au lac de Côme, comme un sentier tracé, pour des fées encore enfants, dans une forêt puérile. Ici, plus d’horreur sacrée sous l’ombre des chênes, au fond des antres humides où la mousse n’a jamais séché. Puis, les feuilles s’écartent, et le lac paraît si bleu, si câlin, caressant comme l’œil d’un chat. Et toutes ces colombes, les maisons blanches. Les jardins et les terrasses s’étagent sur les hauteurs comme une gamme. La vigne et les pâles oliviers portent l’accord en sourdine, jusqu’à la forêt verte et les masses noires des noyers sur les cimes. Les palais blancs et les villas laiteuses se penchent sur l’eau qui les mire. La moire du lac est ridée de colonnes et de frontons. Les barques gaies, les voiles latines glissent sur le miroir. On accoste la rive heureuse, et l’on est à terre avant d’être au port. On rêve d’une vie calme et fastueuse, que traverse l’orage d’une seule passion.