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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/246

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voyage du condottière

douves d’une citadelle abîmée dans le sol. La terre est de cuivre et d’argent ; et les ombres, de bronze. Le lit des torrents est fait de lingots jaunes, fendillés par la chaleur. Une poussière éclatante dort sur la route, une farine de clarté torride, blanche comme le fer rougi à blanc, et, quand on lève les yeux, bleue comme l’irradiation de la masse incandescente.

Voici l’heure que le soleil fait un manteau royal à l’homme marchant. Il vêt de pourpre celui qui ose. César n’est plus un nom que les princes d’occasion portent comme un masque. Ô César, tu es l’homme, et mon homme.

Que cette terre dure, que craquèle la canicule, est bonne au talon d’un conquérant ! Comme elle le frappe, coup pour coup ! comme elle le repousse ! comme elle le fait bondir, lentement, sûrement, lui refusant les attaches puériles du plaisir ! Il faut avancer sous ce soleil. Il n’est que de suivre la ligne la plus droite. Je bats du pied les sillons rouges. Bonne terre, qui fait la sueur du héros, qui le force à rendre jusqu’au dernier atome de sa graisse, cet amour pour la paix qui finit par barder les plus forts d’indifférence.

L’air tremble d’ardeur et de joie. La vibration de la lumière semble sonore, comme si le soleil, filant son cocon d’or, là-haut dans le ciel, bourdonnait au plafond de l’univers. Celui qui s’avance seul, entre les deux torrents, à l’heure de ce midi magnifique et solitaire, tremble aussi d’ardeur et de joie.

Plus sec que le talc, le sol est ridé de plis bruns qui brillent ; et de toutes les rides, le soleil fait des pépites. L’herbe calcinée jaunit sur la pierre à fusil, qui lance d’obliques étincelles. Comme les vertèbres éparses d’une échine fendue par le milieu, les débris de silex sont semés sur les deux pentes du torrent, dans son lit tari de sève et de moelle.