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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/20

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voyage du condottière

bouts de filin ; en mâchant, il prépare peut-être une épissure. Il fait de l’écume. Il a l’air d’un antique matelot à Caron. Il prend l’obole sans rien dire. Il a les yeux de son fleuve. Qu’il nous donne de l’aviron sur la tête, et qu’il nous jette au courant ! N’en a-t-il jamais envie ? Il ne m’en chaut. Je ne me défie pas ; j’aime sa figure de marin.

Sur le Vieux Pont, des femmes vont et viennent, la taille ronde et la jambe gaillarde sous la jupe. Hautaine et vive, une belle jeune fille riait avec ses amies, jetant en aumône un regard distant aux hommes. Les femmes du peuple elles-mêmes, au marché, m’ont semblé, ce matin, balançant leur grosse croupe, de celles qui ont plus d’ardeur au plaisir qu’elles n’en font voir, et dont la chair cachée est plus plaisante sous le linge que ce qu’elles en montrent.

Que j’aime les ponts de bois ! Ils ont le charme de la marine. Ce sont des bateaux à l’ancre. Ah, soudain, s’ils pouvaient larguer l’amarre.

Le ciel se brouille et prend une couleur fielleuse. Un furieux coup de vent cingle le pont. Les passants se hâtent et tiennent leur chapeau, la main collée à l’oreille. La charmante fille à la taille souple quitte ses compagnes. Elle s’avance avec peine, la tête un peu baissée, faisant profil de tout son corps contre le vent, qui lui moule aux flancs ses jupes. Ses hanches fines et ses cuisses rondes se dessinent sous l’étoffe légère. Elle est étroitement chaussée de cuir blond, et ses cheveux de vermeil brillent sur sa nuque neigeuse. Un coup de vent lui découvre le genou : elle l’a fin, un œuf, et je saisis au passage un coin de peau, un fuseau de chair, couleur de la rose thé. Elle rougit, la belle Bâloise. Je la vois toute nue, enveloppée de ses cheveux et de pampres. Elle a l’air sensuel et hardi, la mine gaie, la chair saine et close. Je