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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/188

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voyage du condottière

délicieux des vides et des pleins, à la façon des dentelles. Les bords, comme des bandes, font cadre à l’ensemble. La dentelle est venue d’Asie. À Venise, je pense aux Persans. Les rinceaux, les rosaces, les mufles de lion, les feuillages, autant de points coupés. Le point de rose fleurit, tour à tour, chaque rive éclairée du Grand Canal. La façade est un reposoir d’heureuse rêverie, où l’on appelle la présence de beaux couples à la fenêtre.

Toute architecture régulière est de manque, au miroir de ces eaux. Elle est en défaut, parce qu’elle ne joue pas assez dans les jeux de la lumière changeante. Ici, l’architecture va et vient entre deux eaux, l’eau diaprée de la lagune et l’eau du ciel solaire. Les ordres ordinaires y sont lourds, grossiers, d’une froideur sépulcrale et compassée ; ils fixent, à contre-sens, tout ce qui est nuance et mouvement. La Salute est un paradoxe de docteur. Les pires façades, au contraire, les plus bouffonnes même, font plaisir, çà et là, à de certaines heures, pourvu qu’elles accordent une souple fantaisie aux caprices de la lumière. Elles ne sont pas elles-mêmes : elles sont leur propre reflet qui tremble. Elles aussi participent de l’eau ; et elles voguent sur l’eau, elles se balancent.

Elles sont néréides et aquatiques : on ne doit pas être curieux de leurs bases, ni de leurs fondations. Elles sortent, pour plaire, du mirage marin. Elles se gréent de voiles, telles les flottes à l’horizon du golfe, les quatre mâts chargés de toile ou les barques. Saint-Moïse, qui semble de crème à la frangipane et de sucre neigeux, tremblote au crépuscule ; et, quoique sur une place en terre, semble d’eau ridée par le vent. Il ne faut point se disputer à son plaisir, dans la conque de Vénus voluptueuse. Il ne faut qu’en jouir.