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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/165

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voyage du condottière

est homme à se sentir une âme, une force humiliée, celui-là, en vérité, peut se dire qu’il a tout sous la main, l’escalier pour couler à la rivière, et pour se pendre le figuier. Et même, s’il se pend, avant l’aube prochaine, le figuier le détachera dans le canal comme une vieille figue.

Un bruit, en crécelle de bois, réveille le silence. Un gros jeune homme, accroupi sur la berge, pêchait les moustiques, ou dormait, une ligne à la main. Une vieille dame au nez crochu, avec trois plumes sur la tête, parut au balcon, un vase à bout de bras, et le vidant sur le rêveur, cria : « Porc, c’est l’heure ! entends-tu, gros porc ? » Le lourd jeune homme ne se tourna même pas ; sa bonne figure grasse, aux yeux endormis, bien ronde sous la lune, ne marquait ni surprise ni colère. S’étant un peu secoué, il répondit à pleins poumons, mais d’un ton tranquille : « Laide bête, tu vas voir ! » Et, fort mal à propos : « Tu me fais sécher », dit-il, ce qui, en italien, a le sens de : « Tu m’ennuies ». Cependant, il dégouttait d’un sale liquide, qui l’avait atteint au bras : il le regardait comme un poisson, le seul qu’il eût pris, ce soir-là, à la pêche. Et, ayant flairé sa manche, il renifla. J’éclatai de rire. Adieu, Padoue ! Adieu, la vieille !