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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/152

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voyage du condottière

Et voici des allées merveilleuses, bordées de cyprès sublimes. Ils ont cinq cents ans. Ils sont plus hauts que des clochers avec la flèche. Ils montent en austères avenues ; ils creusent un long chemin, plein d’ombre et de mystère, une voie étroite et profonde, en hypogées tragiques. Et le ruban du sol déroule un ruisseau d’or froid, clair entre les murailles noires. Divins cyprès, arbres de la Hauteur, à l’odeur incorruptible et très amère, si vraiment nés pour la passion, dans leur jet ardent et taciturne, dans leur roideur sévère. Ils sont avides du ciel ; ils le désignent et ils y montent.

Ô jardins de Juliette ! Allées dont le front rougeoie au soir qui vient. La tragédie est proche. La nuit s’apprête. Odi et amo, Vérone sait aimer.

Une sage maison se cache dans les roses. Elle respire l’ardeur muette, et garde son secret. Elle aussi parle d’amour, pour vivre et pour mourir. Que je voudrais m’y fixer !

Terrasses sur terrasses. Partout des fleurs en corbeilles, des roses, des œillets, de suaves fleurs simples, prodigues de parfum. Partout, cet accord ravissant des statues avec le feuillage, qui rend l’art à la nature, et qui élève la nature à la beauté de l’art. Les branches caressent les balustres de marbre. Trois feuilles languissantes baisent une épaule nue. Une gorge de pierre, comme à des doigts, s’offre aux ramures d’un érable. Le murmure d’une fontaine rappelle, à toute cette ardeur, les délices de l’eau. Elle s’écoule plus bas que les cyprès, il me semble, comme une femme pleure de mélancolie, à genoux, la tête cachée.

De l’eau verte sourit étrangement, comme un faune, dans une vasque. Trois dauphins, vêtus de mousse, lancent haut le fil d’eau frais et pur. Et la fraîcheur humide se répand, comme un son, dans le crépuscule.