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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/130

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voyage du condottière
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l’italienne, tel qu’il le rêve, et d’où il sort constamment déçu. Se disant à demi italien, il ne l’était qu’en France. Mais il voulait l’être ; et il l’est, à la manière qu’il l’a voulu, qui n’est pas de Milan, non plus que de Paris. La volonté ne s’impose pas à la nature ; mais dans les choix de la volonté, c’est la nature aussi qui parle.

Il est donc toujours libre. Il est pour Shakspeare contre les classiques ; et pour Montesquieu contre Chateaubriand. On ne l’enferme pas dans une école, comme les gens de métier.

Il a créé l’objet de son rêve et de sa préférence.

Ce « moi » unique rejette toutes les entraves, celles même de la naissance, au sens où l’entendent les registres des paroisses. Il ne vit que pour comprendre : son courage intellectuel est sans bornes. D’ailleurs, les idées ne lui sont rien, que les traces de l’action et du sentiment. Stendhal est avide de comprendre, parce qu’il est insatiable d’être.

Stendhal est le premier grand Européen, depuis Montaigne. Et comme il fallait s’y attendre, c’est un Français. Gœthe est Européen, sans doute : mais son Europe est allemande.

Quelle en serait la cause, sinon que Stendhal est le grand homme de la Révolution, je veux dire le poète ? Il l’est si pleinement, dans un esprit si fort, que seul, après tout, il vit et il pense en bon Européen. Il finit même par être Européen contre la France. Là encore, il a prévu les temps, et il se moque des théories qu’on devait faire sur lui. Cet homme de la Révolution, le plus opposé par l’esprit qui se puisse à Bossuet, écrit la langue la plus nette et la moins nouvelle. Plaidant contre Racine pour Shakspeare, il est plus classique que personne. Il détruit l’ancienne société avec les armes mêmes, qui sont rouillées aux