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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/112

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voyage du condottière

une empreinte de fausseté. Or, la fausseté a la ruine cruelle. Tout est faux, dans ce repaire : faux comme la mauvaise eau. Les palais sont les temples du faux goût ; et les églises, de faux palais ouverts à la prière. Le marbre est du stuc ; la pierre, du plâtre ; le bronze, de la brique moisie. L’infâme Jules Romain a corrompu cette ville : tout y semble être de lui. Jusque dans l’agonie et le délabrement, les bâtisses du vieux temps sauvent l’honneur de Mantoue : farouches et méchants, les palais gothiques des Bonnacolsi ont gardé du caractère : ces vieilles briques s’écaillent, mais elles respirent encore l’énergie de vouloir et de vivre.

Le coucher du soleil, au milieu des vapeurs rougeoyantes, fut d’une tristesse terrible, et une admirable horreur ouvrit la porte des ténèbres. Je la peindrai plus tard ; mais d’abord je veux dire un mot du fléau qui dévore Mantoue. Au crépuscule, les moustiques se sont levés comme une armée, une invasion irrésistible, sortant des murs, des arbres, des arcades, des piliers, du sol, des toits, en haut, en bas, de toutes parts. La horde innombrable se ruait, sûre de vaincre, sonnant la charge, la pompe droite, infaillible à torturer. Ils sont atroces, à devenir fou. On ne sait où fuir, où mettre ses mains, son visage, sa peau : ils piquent de la lance, à travers les gants et le linge. Ils collent à la nuque ; ils enfoncent le dard au cou, à la cheville, au pli du genou ; ils pompent sur la veine et sur l’artère. Ils savent l’anatomie. Ils ont la ruse de l’enfer. Une nuit d’été à Mantoue est un affreux supplice. Pas un Mantouan n’y échappe. Cette ville doit vivre dans une lamentable insomnie. Voilà pourquoi, le matin, l’on voit tant de visages défaits, bouffis, enflés de boutons : une pâleur livide, tigrée de pustules.