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Page:Andre Suares Voyage du Condottiere Vers Venise, 1910.djvu/103

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voyage du condottière

sobriété sublimes. Il faudrait créer les héros de la solitude et de l’espace. Et d’abord, créer cet espace.

On touche, avec Corrège, à l’un des préjugés les plus cruels qui règnent sur la peinture : la belle nudité. En peinture, la nudité est presque toujours laide ; pauvre, du moins. Les corps ont leur caractère, comme les visages. Les nudités manquent de beauté, quand le caractère manque. Les sculpteurs, eux, dans le nu cherchent le caractère.

Chez les peintres, la beauté du nu est fade, le plus souvent. Un homme comme Corrège invente des corps : il ne les tire pas de la nature ; il ne les y aime pas jusqu’à les rendre avec vérité. Il est déjà infiniment loin de la nature. L’art n’est pas la copie de la nature ; mais il en est encore moins la rhétorique. L’art est le drame de la nature, le caractère rendu par le sentiment du poète qui reçoit la vie et la crée.

L’abondante nudité fatigue, parce qu’elle ne peut être que l’exception. Prodiguée, elle dégoûte ; elle est monotone, et n’est plus vraisemblable. L’homme est un animal habillé. Les Grecs l’ont si bien compris, que, vivant sans doute beaucoup moins vêtus que nous, tout leur art, dans la plus belle époque, fuit la nudité. Depuis lors, en tout cas, le monde du caractère a succédé au monde des corps et des lignes générales.

Corrège n’est même pas voluptueux. La volupté n’est point nue, d’habitude, ni à toute main. La nudité n’est qu’un moment de la Vénus charnelle. Sa collection de courbes et de chairs rondes fait penser à une Académie de peinture : là, point de héros, ni de saints, ni de dieux ; mais un tas de modèles : l’un pose pour le col, l’autre pour le torse ; telle pour la gorge et telle pour l’épaule.

Tant de gloire pour avoir fait tourner en l’air des dos et des