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Pierre le Grand, la langue écrite de la Russie, il est resté celle de l’Église. Dans le dialecte sacré, la piété du peuple trouve une langue assez voisine de la sienne pour lui demeurer transparente, assez différente et assez ancienne pour donner plus de solennité au culte divin.

Tout a-t-il été bénéfice pour la Russie et la civilisation russe dans la substitution du slave cyrillique à une langue liturgique étrangère ? On pourrait croire que l’emploi du slavon, à la place du grec ou du latin, fut avantageux à la langue nationale, à l’éloquence et à la poésie, qui peuvent y puiser des tournures ou des expressions auxquelles l’âge et la religion prêtent une majesté particulière. Les critiques russes l’ont mis en doute. Plusieurs, et non des moindres, ont rendu le slavon d’Église responsable du tardif développement de la langue russe. Ils ont accusé la langue liturgique d’avoir étouffé l’idiome parlé, et tué dans son germe toute littérature nationale populaire[1]. Plus grande était la ressemblance entre elles, plus il était difficile à la langue vulgaire de s’émanciper de la solennelle langue de l’Église. Moins voisines, elles eussent eu moins de peine à se séparer. Étroitement enchaînée à une langue morte, la langue vivante ne pouvait se former et croître librement. Le dialecte sacré tendait à la ravaler au rang de patois inculte. Tandis que, sous le latin des écoles et des clercs, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ont eu, dès le douzième ou le treizième siècle, une littérature nationale, en Russie le slavon d’Église ne laissait rien pousser à son ombre.

Et ce n’est ni le seul ni le principal dommage que la liturgie slave ait porté à la civilisation russe. Elle l’a entravée d’une autre manière en aggravant, elle aussi, le mal historique de la Russie, l’isolement. Ce n’est point seulement dans l’espace, en la séparant à la fois de l’Occident

  1. Ainsi, par exemple, Nadejdine, en cela suivi par Pypine (voyez le Vestnik Europy, juin 1882).