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dit que ce tsar se rencontrera. Et, si elle ne vient pas de la libre initiative d’un autocrate, l’émancipation de la conscience russe peut se faire attendre un siècle et plus ; les défiances ou les préventions nationales risquent de la retarder pour des générations. C’est une de ces réformes dont l’accomplissement est moins malaisé à un prince qu’à un peuple.

Il semble que, après l’empereur Alexandre II et l’émancipation des serfs, il n’y ait plus, pour un souverain russe, de gloire facile à cueillir ; qu’un autocrate ne puisse plus innover sans entamer l’autocratie, partant sans ébranler les fondements de l’empire. Nous l’avons dit nous-méme : nous nous trompions ; nous ne songions qu’aux réformes politiques[1]. A la portée de la main du tsar, il reste une gloire aisée à conquérir, une tâche noble entre toutes : l’émancipation des consciences. Elle n’exige ni génie, ni labeur ; il n’y faut qu’un acte de volonté. Un trait de plume y suffirait. C’est l’unique réforme qui puisse s’accomplir par ordre ; la seule liberté qui se puisse décréter. Il n’est, pour cela, besoin ni de longues études, ni de savantes institutions, ni de charte ou de statuts, ni d’assemblées et de fastidieuses délibérations ; une parole du tsar et c’est assez. C’est la seule réforme que, avec son omnipotence, il puisse faire seul, comme d’un coup de baguette. Que faut-il pour cela ? un édit de tolérance déclarant qu’aucun sujet russe ne saurait être poursuivi pour ses opinions religieuses. Il n’est même pas nécessaire d’altérer la constitution de l’Église, de toucher à ses privilèges légaux, de modifier sa situation dans l’État. L’exemple de l’Angleterre montre qu’une Église d’État n’est pas forcément incompatible avec la pleine liberté religieuse. Autre avantage dans un pays autocratique : cette liberté n’est pas non plus incompatible avec le maintien du pouvoir absolu. Elle n’affecte qu’un domaine où, prince ou peuple, la puissance civile est notoirement incompétente.

  1. Voyez, t. II, liv. VI, chap. iii.