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envers les Tatars du Volga sont peu propres à lui gagner la confiance des mahométans du dedans et du dehors. Le Tatar de Kazan se rencontre, à la Mecque, avec le Sarte de Samarkande, avec le Turc d’Erzeroum et l’Afghan de Caboul. La Russie, il est vrai, n’a garde de faire du prosélytisme parmi ses musulmans d’Asie, dans ses nouvelles conquêtes aralo-caspiennes surtout. Elle serait encore mieux avisée en ne permettant pas aux cent mille pèlerins qui se rassemblent, chaque année, sur le mont Arafat, de dire qu’il est une contrée de ses États où le tsar persécute les vrais croyants. Heureusement pour elle que, en Asie, la Russie n’est pas seulement en comparaison avec la Turquie et l’Angleterre, mais aussi avec la Chine. Or, de ce côté, la comparaison ne peut tourner qu’au profit des Russes. Pour remercier Allah d’être sujets du tsar blanc, les musulmans du Turkestan n’ont qu’à se rappeler comment les Célestes ont traité leurs frères de Kachgar.

Au Caucase et dans l’Asie centrale, plus encore que sur le Volga ou en Crimée, l’Islam est équipé pour la lutte. Presque partout les musulmans ont un clergé nombreux, si l’on peut employer le mot de clergé pour une religion qui n’admet pas d’intermédiaire entre le croyant et Dieu. Les mollahs sont généralement les hommes les plus instruits de leurs communautés. Ils sont souvent, à cet égard, supérieurs aux popes russes. Beaucoup sont versés dans les lettres orientales. La plupart de leurs mosquées et de leurs écoles sont, comme dans tout l’Orient, entretenues avec des biens vakoufs. Il y a, au Turkestan seul, quatre ou cinq mille mektabs ou écoles élémentaires musulmanes, sans compter un certain nombre de médressés ou écoles plus relevées. Les mollahs, selon l’habitude de l’Islam, sont à la fois prédicateurs et instituteurs ; ils font aussi fonctions de juges ou d’arbitres, car les musulmans ont, en Europe même, conservé leur statut personnel, presque inséparable de leur religion. Le gouvernement n’a eu garde de se désintéresser de la direction d’un clergé investi d’une