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Page:Anatole Leroy-Beaulieu - Empire des Tsars, tome 3, Hachette, 1889.djvu/653

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en masse les Juifs ; cela n’est plus de notre temps, même en pays autocratique. On a parlé d’émigration ; ce n’est pas non plus une solution. Il faudrait un Moïse pour entraîner cet Israël en dehors de cette Égypte, et encore où le conduire ? La presse russe a eu beau les y inviter, la population a eu beau les y inciter en les molestant, les Juifs n’ont pas commencé leur exode. Des milliers sont partis ; les millions sont restés[1]. Ils ne veulent ou ne peuvent quitter le sol sur lequel ils sont nés et que leurs pères habitaient des siècles avant que n’y parût le Russe de la Grande-Russie. Les Juifs sont là, dans ses provinces frontières, augmentant de nombre tous les ans ; l’intérêt politique seul commanderait à la Russie de ne pas s’en faire des ennemis. Que peut-elle gagner à laisser la désaffection de quatre millions d’Israélites renforcer les résistances allemandes ou polonaises ?

Une dernière réflexion, que nous ne faisons pas sans quelque humiliation pour notre temps et pour notre pays. Il est, depuis quelques années, en Occident, en France même, des hommes qui, de bonne foi sans doute, réclament des mesures légales contre les Juifs. Ces lois d’exception, autrefois générales, voici un empire où elles existent encore. A quoi ont-elles abouti ? Au lieu de supprimer la question sémitique, elles l’ont envenimée. Lois d’un autre dge, elles ont ramené des violences d’un autre Age. L’exemple de la Russie suffirait pour mettre en garde l’Europe contre les recettes surannées des antisémites.


La Russie, dont la guerre contre l’Islam a été, durant des siècles, la vocation historique, montre plus de bienveillance ou d’équité envers le Coran qu’envers le Talmud. Elle est aujourd’hui une des grandes puissances musulmanes du

  1. L’antisémitisme a déterminé un courant régulier d’émigration vers les États-Unis ; mais cette émigration de quelques milliers de familles, chaque année, augmente le nombre des Israélites d’Amérique, sans affecter sensiblement celui des Juifs de Russie.