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crètes qui les complètent et les modifent, tantôt les adoucissant, tantôt les aggravant. Voilà plus d’un siècle que le partage de la Pologne a posé à la Russie cette question juive, et la Russie n’a pas encore su la résoudre. L’incohérence de la législation actuelle est reconnue de tous ; chaque règne en promet la refonte : Alexandre III, après Alexandre II, avait confié l’étude de cette réforme à une commission qui a siégé, des années, sous la présidence du comte Pahlen. On a annoncé, en 1888, la fin de ses travaux ; puissent-ils ne pas se borner à l’amoncellement d’une montagne de matériaux et donner à la question une solution digne du grand empire !

Les Juifs sont aujourd’hui traités en étrangers, ou, plus exactement, ils sont traités en regnicoles quant aux obligations, en étrangers quant aux droits. Ce principe a beau n’être pas énoncé dans la législation, le législateur s’en est constamment inspiré. La loi astreint les Juifs à toutes les charges des nationaux, impôts et service militaire compris ; elle leur refuse la plénitude des droits civils.

Les plus élémentaires de toutes les libertés, celle du domicile, celle d’aller et de venir, n’existent pas pour le Juif. Il n’est pas maître d’habiter où il veut ; le droit de résider ou de voyager dans toutes les parties de l’empire, droit garanti par la loi à tous les autres sujets du tsar, la loi le dénie aux quatre millions d’Israélites. Il y a une région ouverte aux Juifs : l’ancienne Pologne avec quelques goubernies attenantes de la Petite et de la Nouvelle-Russie. C’est là comme un vaste ghetto où les Israélites sont rigoureusement cantonnés. Le reste de l’empire, c’est-à-dire toute la Grande-Russie, toute l’ancienne Moscovie, presque toutes les possessions russes d’Europe et d’Asie, leur demeure fermé. Il n’y a d’exception que pour quelques privilégiés, qui forment une infime minorité. En confinant le Juif dans les anciennes provinces polonaises, là où ils l’avaient trouvé déjà installé, les tsars semblent avoir voulu pré-