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est naturellement tolérant ; y a-t-il en Russie des restrictions à la liberté religieuse, la raison en est à la politique plus qu’à la religion. Elle est dans les formes du gouvernement ou dans les défiances nationales.

L’Église russe, on le sait déjà, n’est pas seulement une Église d’État, c’est une Église essentiellement nationale, si bien liée par l’histoire et les habitudes à l’existence de la Russie que, en dehors d’elle, il semble qu’on ne puisse être russe. Au gouvernement comme au peuple, l’orthodoxie paraît, encore aujourd’hui, le plus sûr garant de patriotisme ou de loyalisme. Moscou est bien l’héritière de Byzance qui de la foi orthodoxe avait fait le ciment de l’empire grec. La Russie ressemble, par là, à la Turquie où, jusqu’à ces derniers temps, la religion tenait lieu de nationalité ou se confondait avec elle. Cette tradition orientale semble, dans l’Europe moderne, un anachronisme ; dans la sainte Russie, elle a des fondements historiques qui la font durer. C’est l’orthodoxie grecque qui a fondu en un peuple les éléments ethniques d’où est sortie la nation russe. La Moscovie n’a rencontré de religions différentes que parmi ses ennemis d’Europe et d’Asie. Il y a là, pour la cohésion de l’empire, il y a là surtout, pour son développement libéral, un obstacle sérieux. Il est peu sûr, pour un État qui comprend des populations de différents cultes, de faire reposer l’unité nationale sur une Église. L’assimilation religieuse risque de retarder l’assimilation politique. Aux provinces de culte dissident, la russification n’apparaît qu’au bout de l’apostasie ; aux Russes enclins à sortir du giron orthodoxe, la patrie semble enjoindre de se dénationaliser.

Les désignations officielles accusent nettement cette position des cultes hétérodoxes vis-à-vis du culte dominant. Dans la langue gouvernementale, les confessions non orthodoxes sont appelées confessions étrangères (inostranyia ispovedaniia). Une telle expression met en suspicion devant le patriotisme russe près d’un tiers des sujets russes. L’empire a d’autant plus d’intérêt à l’abandon d’une pa-