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un nouvel apôlre de la même doctrine[1]. Le haut-procureur se plaint dans ses comptes rendus du prosélytisme de certains propriétaires[2]. Quand la vigilance du laïque berger préposé à la garde des âmes russes éloignerait du bercail tous les loups déguisés en brebis, nombreuses resteraient les ouailles infectées d’une sorte de protestantisme inconscient. Lord Radstock ne fût pas venu édifier l’aristocratie pétersbourgeoise que l’évangélisme à demi mystique, à demi rationaliste, n’en eût guère été moins fréquent chez les orthodoxes du peuple ou du monde qui allument une lampe au-dessus des saintes icônes[3].


La parole de vie qu’appellent, des salons comme de l’izba, les affamés de justice et de vérité, est-ce à des étrangers de l’apporter à la Russie ? N’est-ce pas plutôt à des fils de sa chair ; et, entre tous, qui en semblait plus capable qu’un de ses grands écrivains, qu’un Dostoîevsky ou un Tolstoï, un de ces magiques évocateurs d’âmes qui ont su fondre en eux-mêmes l’homme du peuple et l’homme civilisé, et exprimer tous les troubles et les tourments de la pensée russe ? La révélation attendue, Dostoîevsky et Tolstoï ont l’un et l’autre essayé de la proférer ; et tous deux ont, à leur manière, annoncé le même message d’amour. La foi vive de Dostoîevsky s’est épanchée en une sorte de mysticisme apocalyptique et humanitaire d’une chaleur contagieuse, mais trop vague pour qu’on en puisse tirer un corps de doctrine. Il en est autrement de Tolstoï.

  1. Vestnik Evropy, juin 1886, février 1887 ; cf. mars 1888.
  2. Ainsi, dans le compte rendu sur l’année 1885, M. Pobédonostsef imputait l’apparition du pachkovisme dans le gouvernement de Voronège à la propagande de la veuve d’un général, Mme Tcherkof.
  3. Le radstockisme n’est pas le seul emprunt récent de la société russe à l’étranger. On peut encore mentionner un petit groupe d’Irwingites avec leur bizarre hiérarchie d’apôtres, de prophètes, de pasteurs, d’évangélistes. La doctrine d’Ed. Irwing, née en Angleterre vers 1830, a été introduite à Pétersbourg par le Dr Dietmann. Ses adhérents ont un oratoire rue Serguievskaïa. On cite parmi eux la princesse D. K., sœur du gouverneur général du Caucase.