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Page:Anatole Leroy-Beaulieu - Empire des Tsars, tome 3, Hachette, 1889.djvu/538

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Les aspirations de l’âme et les soupirs du cœur sont la seule offrande, la seule prière du chrétien. Aussi est-ce par de fréquents et longs soupirs que les disciples du cordonnier de Kalouga rendent hommage à Dieu, ce qui leur a valu le nom de vozdykhantsy ou soupireurs. L’étrange conclusion de ce rigide spiritualisme, cette sorte de confusion du souffle et de l’esprit, des aspirations de l’âme et des inspirations de la poitrine, nous fait retrouver, chez ces chrétiens spirituels, le naïf réalisme russe.


De tous les sectaires du dernier quart de siècle, le plus curieux est peut-être Soutaïef. C’est un des mieux connus et des plus dignes de l’être, n’eût-il pas été le maître ou l’inspirateur de Léon Tolstoï. Soutaïef est un moujik du gouvernement de Tver. Il peut servir de type à tous ces paysans du Nord qui cherchent solitairement la vérité dans les évangiles. Ils se font leur religion d’après le livre sacré, et ils savent à peine lire. Chacun des versets qu’ils déchilTrent péniblement, un à un, prend pour eux une importance singulière ; à chaque page ils croient découvrir une vérité nouvelle, inconnue des hommes. Soutaïef était marié qu’il ignorait l’alphabet. Travaillant à Pétersbourg l’hiver, comme tailleur de pierre, il apprit à lire, presque seul, pour chercher dans l’Évangile la vraie foi. Un jour, en 1880, le Messager de Tver annonçait l’apparition d’une nouvelle secte, les soutaïevtsy. Comme les stundistes, les disciples de Soutaïef rejetaient, disait-on, les sacrements ; mais, à l’inverse des baptistes russes, ces paysans du Nord n’avaient eu aucun contact avec des colons protestants. Chez eux rien que de russe et de spontané[1].

  1. Sur Soutaïef, voyez, dans la Revue des Deux Mondes (1e janv 1883), une étude de M. E. M. de Vogüê, d’après M. Prougavine. M. Prougavine est allé étudier Soutaïef au village de Chévérino et il a raconté au public ses entre liens avec le sectaire (Rousskaïa Myst : oct. et déc. 1881-janv. 1882). Le même écrivain a entrepris, sous le titre de Raskol-Sektantstvo, une sorte d’encyclopédie des hérésies russes. Le 1er volume, consacré à la bibliographie du raskol et des sectes issues du schisme, a paru en 1887. Le 2e volume doit